23/09/2026
« Les architectes sont au chômage alors que 80 % des habitations construites il y a quarante ans auraient besoin d'une rénovation. » Le paradoxe fait enrager Stéphane Calmard, président du Synatpau, le syndicat des salariés de la profession. Celle-ci compte 27.000 inscrits à l'Ordre, 10.000 entreprises, 39.000 salariés et connaît une crise inédite : les procédures collectives, exceptionnelles dans ce secteur agile, se sont emballées depuis 2022 pour atteindre 170 en 2023, 221 en 2024 et 246 en 2025, selon les données du Conseil national des administrateurs judiciaires.
La tendance persiste en 2026, avec déjà 126 procédures ouvertes au premier semestre. « Plus personne n'est épargné par les difficultés », s'alarme Laure-Anne Geoffroy-Duprez, la présidente du syndicat Unsfa, qui représente 1.200 agences - parmi les plus grosses.
Dans le métier, 90 % des structures comptent moins de 10 salariés. « Actuellement, 60 % des entreprises n'ont pas de visibilité à plus de six mois », ajoute Stéphane Calmard, lui-même cogérant chez Pangée Architecture, active en Auvergne et Pays de Loire.
Nouvelles spécialités
« Situés en amont de la chaîne du bâtiment, les architectes subissent directement les reports ou abandons de projets liés au ralentissement de l'immobilier », explique Thibaud Poinsard, président de l'Institut français des praticiens des procédures collectives. Les causes sont identifiées mais « se cumulent comme jamais auparavant », pointe Laure-Anne Geoffroy-Duprez : hausse du coût des matériaux, raréfaction du foncier, chute de la construction, arrêt quasi complet du logement neuf. A cela s'ajoute l'instabilité politique, qui perturbe la commande publique et entretient la frilosité des investisseurs.
Nous sommes traités comme des acteurs culturels avec beaucoup de mondanités et de beaux discours sur l'art, alors qu'il y a des sociétés qui crèvent.
Dominique Lescanne, architecte en Gironde, ancien dirigeant du cabinet Arkose
« Ceux qui sont encore debout se demandent comment tenir jusqu'en 2028 », explique la présidente de l'Unsfa. Car il faut compter 18 mois entre les premières études - « à condition qu'elles repartent en 2027… » - et le démarrage des travaux. Elle appelle à « une fluidification » des autorisations d'urbanisme et des permis de construire pour accélérer les mises en chantier.
Les agences qui résistent ou qui grossissent, à l'instar d'Axe Saône à Lyon ou CRR à Clermont-Ferrand, se dotent de nouvelles spécialités : ingénierie, métrage, BIM, design, paysage, économie de projet… voire assistance à rénovation en site occupé. C'est ainsi qu'A26, né en 2012 de la fusion de plusieurs agences locales (Blois, Aix-en-Provence, Saint-Raphaël, Vannes) - s'est hissé au septième rang français et dans le Top 100 mondial en intégrant auprès de 175 architectes 8 urbanistes, 6 économistes et 11 architectes d'intérieur.
Rénovation
Dans le marasme, les programmes de rénovation deviennent le dernier refuge. En 2023, cette activité représentait 31 % du marché de la construction. Elle a dépassé 50 % en 2025, « attirant beaucoup de candidats pour peu de projets en réalité », note Stéphane Calmard.
Car l'inscription, l'année dernière, de la réhabilitation comme « acte d'intérêt public » dans la loi sur l'architecture de 1977, et qui aurait dû apporter un bol d'air, n'impose pas le recours à l'architecte pour des surfaces inférieures à 150 mètres carrés. « Une aberration », selon lui.
Résultat : la concurrence devient féroce entre les agences qui se disputent les miettes. Les cabinets capables de gagner des concours internationaux - plus de 100 salariés, 0,1 % du secteur - se replient sur le marché hexagonal et fragilisent un peu plus leurs confrères, déstabilisés aussi par les licenciés économiques qui se montent en indépendants et nourrissent une guerre des prix. Une soixantaine de sociétés ont fait appel depuis janvier au chômage partiel même si, dans ce milieu où la réputation est essentielle, elles rechignent à le faire savoir.
Les administrateurs judiciaires notent « la complexité » de redresser ce type d'entreprises. « La baisse du carnet de commandes affecte immédiatement la trésorerie alors que l'ensemble des charges demeurent, souligne Thibaud Poinsard. Or il faut simultanément conserver les équipes pour rassurer les maîtres d'ouvrage et obtenir de nouvelles missions » malgré le repoussoir de la procédure.
Par ailleurs, l'existence de recours peut aggraver la situation si les assurances se retournent. « Pour cette profession basée sur la confiance, les procédures amiables sont particulièrement déterminantes. »
« Trop d'ego »
Oriane Billant, administratrice judiciaire chez FHBX à Paris, a accompagné le retournement d'une agence qui ne souhaite pas donner son nom. La PME frôlait 50 personnes en 2021 pour 3,3 millions de chiffre d'affaires. Elle est entrée en redressement deux ans plus t**d avec moitié moins de revenus et 2 millions de dettes.
« Parmi les nombreuses difficultés à surmonter, explique-t-elle, il y avait ce point réglementaire qui impose la détention majoritaire du capital par un ou des architectes inscrits à l'Ordre : cela réduit considérablement les possibilités de reprise. » Dans ce cas, l'agence s'est associée avec un bureau d'études. Sorti du rouge, le cabinet tourne avec 11 salariés. Le dirigeant confie : « Ça a été dur mais on va tenir car on est désendetté. »
Cette crise est d'autant plus « sidérante » que le secteur est « par nature résilient », assure Stéphane Calmard. Il est habitué à faire le dos rond face aux fluctuations de la commande publique et aux cycles du bâtiment. « C'est un métier de passion où dirigeants, salariés et indépendants consentent de nombreux sacrifices en période de vaches maigres », assure le président du Synatpau. « Ces plans de licenciements et ces liquidations sont des phénomènes nouveaux pour nous. »
Le cabinet de taille moyenne Arkose, avec 12 salariés, a déposé le bilan l'an dernier à Bordeaux. Son dirigeant, Dominique Lescanne, déplore « l'absence de réaction collective » dans un secteur de TPE et d'indépendants « qui ne savent pas se mobiliser, paralysés par trop d'ego et la crainte de se faire piquer des marchés ». Par ailleurs, l'architecture dépend du ministère de la Culture, et non du Logement, de l'Economie ou de la Transition énergétique. « Nous sommes traités comme des acteurs culturels, dit-il, avec beaucoup de mondanités et de beaux discours sur l'art, alors qu'il y a des sociétés qui crèvent. »
Léa Delpont (correspondante à Bordeaux)