10/09/2026
Batna…
Juin 1988..
Lycée technique…
Murs grisâtres… Quarante heures par semaine…
Le niveau d’enseignement en arabe laissait à désirer…
Une grande partie des enseignants des matières scientifiques manquaient de connaissances, de pédagogie et certains d’équilibre psychologique…
J’étais épuisé… J’avais perdu toute motivation..
J’étais parmi les plus jeunes et tout était grisâtre…
Le jour des résultats, nous étions quatre — moi, Yazid, Mounir et Badri — en face du lycée Ben Boulaïd. Pour fêter notre soi-disant réussite, nous avons décidé d’aller à la Pizzeria COSMOS, juste en face. Nous n’avions que 80 dinars et nous étions timides. Le décor était simple, à l’image des moyens de l’époque. Une musique douce et la simplicité du décor rendaient l'ambiance du lieu chaleureuse…
Le serveur nous a apporté une bouteille BGA. Par peur d'être intimidés devant les filles présentes, nous n’avons pas osé lui dire que nous n’avions pas de quoi la payer. Face à notre malaise, il a insisté pour nous rassurer : « Moi aussi, j’étais jeune et je n’avais pas assez d’argent… C’est un cadeau de ma part. »
Je n’ai jamais pu oublier la noblesse de ce geste…
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Constantine…
Début juillet 1988.
Je suis allé avec Yazid m’inscrire au concours d’architecture dans le vieux centre d’El Casbah.
Le jour venu, je m'y suis rendu avec mon père à la faculté centrale de Constantine. Mon père, naïf de nature, y a croisé son ami d’enfance. Cet ami était en uniforme — je me demande encore pourquoi. Il accompagnait son fils, Majid, venu passer la même épreuve. Réservé et timide, Majid allait devenir un ami.
Bien que je rêvasse de l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger (EPAU), mon père en décida autrement : l’ordre était d’intégrer l’institut d’architecture de Biskra… Jeune, j’ai osé contester sa décision. Je me souviens qu’il m’avait mis à la porte, un jour d’été…
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Je rendais souvent visite à Majid dans son université.
Il y fréquentait aussi Messaoud. Personnage pervers, dépourvu de tout talent et de tout civisme, la cause berbère était pour lui un prétexte pour justifier sa débauche dans les maisons closes de l’époque. Il exerçait une emprise clandestine sur Majid, qui aurait pu devenir, je pense, une tout autre personne. Peut-être meilleure…
Des années plus t**d, mon père me confia que l’homme en uniforme avait toujours été jaloux de lui durant leur enfance — attitude que cet homme transmettait sans doute à son fils, comme je l'ai compris par la suite… Mon père, de son côté, avait fait les mauvais choix et s'était entouré, comme souvent, des mauvaises personnes.
Majid avait un talent, protégé par l’égide paternelle. Toutefois, son environnement était médiocre et sa vision de l’architecture demeurait, à l'époque, bien ordinaire.
Avoir un père, c’est avoir une égide. Et c’est une assurance.
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Centre universitaire de Biskra…
Hiver 1993.
Cinquième et dernière année d’études en architecture.
À Biskra, nous étions fascinés par les courants postmoderne et High-Tech. Faïza, qui avait beaucoup de talent, était déconstructiviste. Notre superviseur, Hamid, excellent dessinateur, m’avait prêté une cassette VHS sur l’architecture postmoderne.
J’ai prêté cette cassette à Majid, qui en a fait une copie…
Sa manière de concevoir de l’architecture en fut transformée… Pour ma part, je l’encourageais, ce qu'il n'a jamais fait à mon égard…
Avec le recul, j’ai réalisé qu’il copiait ce qu’il observait…
C’est une étape acceptable au début d'un parcours… le malheur est qu’il a continué à copier par la suite, jusqu’à ce jour…
Le manque de culture architecturale du milieu empêche souvent de s'en rendre compte…
Ce que je reproche à Majid, c’est qu’il avait du talent et tout pour réussir… Cependant, il a choisi la stagnation sans même s'en rendre compte… Parmi ses transgressions, il concevait les projets de Messaoud, qui les obtenait « grâce » à ses « relations »… Je doute fort que cela fût bien sain…
Concevoir pour un pervers dépourvu de goût et d'éthique est un stupre. Un sacrilège…
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Batna, 1996…
Messaoud rôdait comme un vautour…
Majid et moi avions des rêves… Je lui ai proposé de faire équipe, Ce qu’il n’avait pas refusée…
Messaoud est parti accomplir son service national — toujours fidèle à sa nature d’opportuniste de vautour..
La période était sombre et la société traversait une crise profonde. Le talent était le dernier des soucis…
La scène du business d’architecture appartenait à ceux dont les pères savaient où se positionner, comment placer leurs pions et à ceux qui prospéraient sur les ruines de l’honnêteté. Nassim, fils de famille aisée, en était un exemple, et Messaoud en était un méprisable sous-produit.
Il y avait aussi Denk… Un homme, si l'on veut, mais dépourvu de tout sens de la virilité, voire de la dignité… Il insulte en communiquant sans réaliser les conséquences…
Je pense qu’il a hérité cette vilenie et servilité de son père, sadique et peut-être alcoolique…
Denk manquait de civisme et manquait de goût… Il savait manger sur toutes les tables, d’ailleurs il n’a jamais chômé… Un architecte qui ne sait ni concevoir ni communiquer… Quant à penser, c’était un luxe dont il ne risquait pas de rêver…
Le drame absolu est que Denk allait enseigner à l’université plus d’une décennie plus t**d…
Pauvre es-tu, ma patrie…
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Le climat autour de moi était pesant.
Pour réussir, il faut de la sérénité chez soi. J’ai pensé au mariage, cherchant là une forme d'apaisement. Ma nostalgie m'a ramené vers Sana.. Quand on était enfants, on jouait ensemble à l'école primaire… Ma génitrice était son enseignante et son père était une connaissance du mien…
La nouvelle s’est vite répandue dans la ville : une union future, un foyer en perspective. Elle allait devenir médecin et agronome ; moi, architecte inscrit en Magistère. Je pensais simplement suivre un parcours ordinaire — travailler dur pour bâtir ma vie. Mon entourage ne voulait pas de ce que je voyais comme une “ordinaire” réussite, les miens non plus…
Suite à la “nouvelle”, Amar ne se contenta pas de chercher à se marier : il lui fallait chercher à épouser une camarade de promotion de Sana. J’ignorais que je suscitais autant de convoitise.
Je ne reconnaissais plus ma génitrice, elle n’était plus la femme que je croyais connaître. L'auteur de mes jours, avec qui les liens se résumaient à un devoir d'état civil, semblait trouver une forme de piété dans mon humiliation— Un droit divin, peut-être… Toutefois, qu'il le fasse en public et sur notre lieu de travail ravive une amertume difficile à imaginer.
Mon foyer familial refusait l'idée même que je fonde ma propre famille… C’était le rejet en guise de discipline…
Le refus est un droit d’opinion ; la malveillance en est un autre…
Je devais choisir entre fonder un foyer et accomplir mon service national. Mon frère Farouk avait disparu quelques mois plus tôt… J’ai décidé de me marier durant l'été et de répondre à l'appel sous les drapeaux. Je comptais sur Majid, à qui je confiais mes épreuves. On avait déjà commencé à travailler ensemble…
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Batna, août 1998.
Une cérémonie de mariage lourde d'amertume et de rancœurs dissimulées. Sana a souffert du mépris et du manque d'égards.
Majid était présent, et il a dansé!
Trois semaines plus t**d, j'apprenais que notre collaboration était rompue. Majid avait obtenu son premier projet et comptait le mener seul sans me le dire. Il avait pris cette décision bien avant. C’était Messaoud qui est venu me l’annoncer, sous couvert de conseils bienveillants. Il était l'instigateur de cette décision.. Peut-être le père de Majid aussi.
Majid avait un père ; moi, j’avais Dieu…
Tout semblait s'effondrer : un foyer sans ressources, des amitiés qui s'évaporaient. Pourtant, Farid, avec qui j'avais eu des différends durant nos études, est venu à mes côtés sans que je ne lui demande rien. La bravoure était dans sa nature.
Les années ont passé. Messaoud ne laisse que l'image d’un goût nauséabond et d’une malhonnêteté crasse, dont le seul accomplissement réside dans une bâtisse inachevée, élevée sur des gains douteux quelque part dans une certaine périphérie.
Majid n’est pas devenu Frank Gehry.
Quant à moi, il m'arrive souvent de repasser devant la bâtisse de Majid, celle qui symbolise pour moi le drame de toute une vie — pour me souvenir de la confiance trahie, de l'amitié perdue, et de l'idée que je me faisais alors de l'architecture. À quelques mètres de là, une autre marque d'indignité allait s'inscrire quelques années plus t**d.
Il y a quelques mois, je marchais avec mon fils: “souviens-toi de ces deux lieux. Un jour, tu comprendras”.
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Nagoya (Japon)
Début d’été 2004
Presque deux années depuis que j’ai quitté la terre de Messaoud sans que personne ne le sache…
Mon frère Farouk avait disparu avant mon mariage… Je ne l’ai jamais revu depuis…
Nous étions à vélo.. Sana m’a dit: “Ton frère est mort… Son sort m’importe peu”…
Une larme aux yeux… J’ai continué à rouler… Nous étions trois.. Mais j’étais seul…
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Majid… Messaoud…
Une vie ne se calcule pas… Elle se vit…
©Ahmed Mansouri, 2026