09/10/2026
ASSELINE DE RONVAL : PREMIER TOURISTE EN NOUVELLE-FRANCE
On le présume âgé entre 18 et 20 ans, en 1662, lorsque le Dieppois Asseline de Ronval entreprend son voyage au Canada. Ni engagé, ni envoyé du roi, il vient en Nouvelle-France pour satisfaire sa curiosité de jeune homme avide de voir du pays. On peut donc le qualifier de premier touriste à visiter le Canada.
Dès l’enfance, les nombreux mâts qu’il aperçoit de chez-lui dans le port de Dieppe l’incitent au voyage : « Je pris ainsi la décision de voir du pays autant que faire se peut! » Le 22 mai 1662, à titre de simple passager, il s’embarque pour la Nouvelle -France. Il profite sûrement d’une traversée clémente, puisque le navire accoste devant Tadoussac à peine un mois plus t**d. Il décrit Tadoussac comme une simple bourgade dont les quelques maisons, les moulins à eau et la chapelle qui la composent lui paraissent en piètre état. En passant devant l’île d’Orléans, n’apercevant qu’une seule maison, il juge à tort celle-ci quasiment déserte. Ensuite : « Nous arivasmes sur la rade de Québec et je descendis aussitôt à terre ». Un hôtelier originaire de Dieppe, comme lui, l’accueille chaleureusement en son auberge. Ensuite, De Ronval réserve sa toute première visite à son compatriote et jésuite Claude Dablon, personnalité célèbre dans le pays. Ce dernier revient tout juste de prêcher l’évangile aux Amérindiens de la baie d’Hudson. Son récit captive particulièrement le jeune voyageur curieux de s’instruire sur les mœurs des autochtones dont on raconte tant de fantaisies en Europe. Les propos du missionnaire portent surtout sur les coutumes alimentaires des Amérindiens basées sur la consommation de viandes sauvages et légumes qu’ils apprêtent ensemble. Concernant leurs mœurs, le jésuite insiste particulièrement sur le grand sens de l’honneur dont les amérindiens s'enorgueillissent.
Québec est alors une agglomération d’à peine deux mille habitants. Asseline de Ronval juge particulièrement bien situé le quartier commercial de la base ville, à proximité du Saint-Laurent, dont la rade est protégée par une petite forteresse munie de canons tournés vers l’est. En gravissant la pente abrupte menant vers la haute ville, il traverse un campement amérindien qui lui apparaît plutôt délabré. Parvenu au sommet, il aperçoit : « quantité de maisons et plusieurs églises, une desquelles est la cathédrale. Trois maisons religieuses fort bien basties et qui vivent presque aussi commodément qu’en France, à savoir les pp Jésuites, les urcellines et les hospitalières » où loge Marie de l’Incarnation. Il visite l’hôtel-Dieu fondé par trois dieppoises. Par la suite, le visiteur en profite pour explorer la côte de Beaupré qui lui parait bien peuplée et s’extasie devant les chutes Montmorency. Il est impressionné par la faune qui l’entoure, le castor en particulier et l’abondance des prises lors de ses excursions de pêche.
Il quitte Québec en canot en compagnie du gouverneur Pierre du Bois escorté par une vingtaine d’Algonquins. Tout au long de la remontée, il s’étonne de la profusion de rivières qui se jettent dans le fleuve. Le convoi fait escale à Trois-Rivières qui compte alors environ 200 habitants : « C’est asseurément le pays le plus beau et le meilleur que l’on puisse souhaiter. » Il aperçoit l’embouchure du Saint-Maurice qu’il confond à son tour avec trois rivières distinctes.
Montréal, qui se nomme Ville-Marie en 1662, est peuplé d’environ 500 habitants. La rue Saint-Paul en est l’artère principal et l’hôtel-Dieu l’édifice le plus imposant. Celui-ci se compose d’un ensemble comprenant la maison de Jeanne Mance formée d’un rez-de-chaussée et d’un étage mansardé. Cette maison est adossée à la chapelle, qui est elle-même prolongée par l’hôpital. Les quelques résidences regroupées à l’intérieur d’une fortification ressemblant plutôt à un enclos formé de troncs d’arbres: « ne laissoient d’estres beles, spatieuses et agréables. » Lors de son séjour à Ville-Marie, notre voyageur est accueilli sous le toit de Charles Le Moyne, (en l’honneur duquel est nommée la Pointe Saint-Charles) père du célèbre Pierre Le Moyne D’Iberville. En cette période où les Iroquois demeurent forts menaçants, ce dernier retient l’attention de son invité en lui narrant de terribles récits les concernant. Entre autres, l’aventure de Dollard sieur des Ormeaux et ses 16 compagnons qui périssent au Long Sault, sur l’Outaouais en mai 1660. Charles Le Moyne devait lui aussi participer à cette expédition mais, la saison des semences l’obligeant à cultiver sur ses terres, il dû y renoncer, ce qui lui sauva la vie.
La maison de Le Moyne étant bien fréquentée, Asseline de Ronval y croise la plupart des notables constituant le Ville-Marie de l’époque. Plusieurs d’entre eux tentent de le convaincre de demeurer au pays où la présence de jeunes hommes vigoureux comme lui est fort convoitée. Il hésite un moment devant la possibilité d’expérimenter l’hiver en Nouvelle-France. Toutefois, les récits concernant cette saison éprouvante, de même que l’omniprésence de la menace iroquoise, l’en dissuadent. En octobre de cette même année, il s’embarque sur le Saint-Pierre et retourne à Dieppe où il rédige le récit de son voyage.
Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet
Références : Fonds Albertus Martin F277/M141/10. Extrait du Cahier des Dix, no 39, 1974.
Illustrations: Charles Le Moyne, gouverneur F003-T29-40. L’habitation de Québec F003-R26-71. Plan du haut et du bas Québec en 1660-F003-R27-267. Québec monastère des Ursulines avant 1650-F003-R26-163.