30/08/2026
✩ 𝔻𝔼 𝕃’ℍ𝕐𝔾𝕀É𝕀𝔸 ℙ𝕐𝕋ℍ𝔸𝔾𝕆ℝ𝕀ℂ𝕀𝔼ℕℕ𝔼 À 𝕃’É𝕋𝕆𝕀𝕃𝔼 𝔻𝔼𝕊 𝔹Â𝕋𝕀𝕊𝕊𝔼𝕌ℝ𝕊 ✩
Bien avant les significations occultistes ou diaboliques que l’époque contemporaine lui a parfois attachées, le pentagramme ✩ fut un symbole de santé, d’intégrité et d’harmonie intérieure. Son histoire est particulièrement instructive : des Pythagoriciens aux humanistes de la Renaissance, puis aux premiers francs-maçons, cette étoile à cinq branches accompagne une même interrogation — comment ordonner l’homme selon la mesure et l’harmonie qui régissent le cosmos ?
La tradition antique est explicite. Lucien de Samosate rapporte que les Pythagoriciens employaient le pentagramme comme signe de reconnaissance et le désignaient du nom d’Ὑγίεια — Hygieia, « Santé ». Il ne faut pas entendre ici la santé dans son seul sens médical. Hygieia désigne l’état de ce qui est sain, entier, correctement constitué. Dans l’univers pythagoricien, où l’harmonie résulte de justes rapports entre les parties, la santé du corps et celle de l’âme relèvent d’un même principe : l’accord interne.
Le pentagramme est particulièrement apte à porter cette idée. C’est une figure dans laquelle les proportions se répercutent de partie en partie et où l’unité générale résulte de l’articulation réglée de ses éléments. Il serait anachronique d’en faire pour autant la preuve d’un culte pythagoricien explicite du « nombre d’or » au sens moderne. Ce qui est historiquement beaucoup plus sûr est l’association antique entre pentagramme, Hygieia et intégrité harmonieuse de l’être.
Cette tradition ressurgit avec une force remarquable au début de la Renaissance. Dans le De arte cabalistica de Johannes Reuchlin, publié en 1517, le pentagramme pythagoricien réapparaît avec les lettres correspondant à Hygieia disposées autour de ses cinq pointes. Reuchlin cherche précisément à retrouver, derrière l’héritage grec et hébraïque, une philosophie symbolique très ancienne. Le pentalpha cesse d’être une simple curiosité géométrique : il redevient le signe d’une sagesse dans laquelle nombre, forme, santé de l’âme et connaissance divine communiquent.
Quelques années plus t**d, le symbole entre dans le monde de l’imprimerie humaniste. En 1530, à Cologne, Johannes Soter, Johannes Heyl de son véritable nom, emploie le pentagramme comme marque personnelle dans l’édition des Commentarii linguae Graecae de Guillaume Budé. Autour de l’étoile figure cette formule parfaitement explicite :
SYMBOLVM SANITATIS — « Symbole de la santé ».
Nous ne sommes donc plus dans une interprétation rétrospective : le pentagramme est directement identifié à la sanitas, équivalent latin de l’Hygieia grecque. Le nom humaniste adopté par Johannes Heyl est lui-même significatif : Soter, σωτήρ, renvoie au salut et au sauveur. Santé, salut et intégrité se rejoignent ainsi autour de l’ancien symbole pythagoricien.
Vers 1570, l’imprimeur, mathématicien et humaniste colognais Theodor Gras, ou Theodorus Graminaeus, reprend ce même pentagramme et l’intègre dans une composition d’une richesse exceptionnelle. Une main sortant des nuées tient un fil à plomb ; celui-ci descend entre les branches d’un compas ouvert et aboutit au-dessus du petit pentalpha. La devise proclame :
SALVS IN PONDERE ET MENSVRA — « Le salut [ou la santé] est dans le poids et la mesure ».
L’allusion au Livre de la Sagesse est manifeste : « Tu as tout disposé avec mesure, nombre et poids » — omnia in mensura et numero et pondere disposuisti (Sagesse 11,20 selon la numérotation moderne).
L’image transforme presque littéralement le verset biblique en géométrie. Le pondus, le poids, prend corps dans le plomb ; la mensura, la mesure, dans le compas. Quant au numerus, absent de la devise écrite, il pourrait très naturellement être présent sous forme géométrique dans le pentalpha : le cinq devenu figure. Cette dernière correspondance reste une interprétation, mais elle s’inscrit parfaitement dans la logique de l’emblème.
Le sens est alors profond. Dieu a disposé le cosmos selon poids, nombre et mesure ; l’homme retrouve son propre ordre en se conformant à ces mêmes principes. Le fil à plomb devient rectitude, le compas juste mesure, et le pentagramme-Hygieia l’image de l’être réconcilié avec lui-même. La géométrie du monde devient une éthique de la construction intérieure.
Cette étoile pythagoricienne apparaît également dans l’univers matériel des bâtisseurs de la Renaissance. On la retrouve sculptée dans la pierre, parfois accompagnée de caractères rappelant directement l’ancienne tradition d’Hygieia. Là encore, il faut résister à la tentation d’appeler automatiquement « franc-maçonnique » tout pentagramme employé par un maçon ou un tailleur de pierre au XVIe siècle. Mais sa présence montre qu’il appartient bien au vocabulaire symbolique accessible aux bâtisseurs longtemps avant la constitution de la franc-maçonnerie spéculative moderne.
Puis survient un témoignage beaucoup plus décisif : celui de Robert Moray.
Moray est reçu franc-maçon à Newcastle le 20 mai 1641 par des membres de la Lodge of Edinburgh, Mary’s Chapel. Soldat, savant, ingénieur et homme de cour, intime de Charles II, il comptera quelques années plus t**d parmi les principaux acteurs de la fondation de la Royal Society. Or son signe personnel est précisément un pentagramme.
Et nous savons exactement ce que cette étoile signifiait pour lui, puisqu’il l’explique lui-même.
Dans une lettre adressée en 1658 au franc-maçon écossais Alexander Bruce, Moray écrit :
« Ce caractère ou hiéroglyphe, que j’appelle une étoile, est célèbre parmi les Égyptiens et les Grecs. Pour la partie égyptienne, je vous renvoie aux livres d’Athanasius Kircher que j’ai cités dans mon dernier courrier. Les Grecs en ont fait le symbole de la santé et de la tranquillité du corps et de l’esprit, car il est composé des lettres capitales qui forment le mot Hygieia. »
Le témoignage est capital. Pour l’un des premiers francs-maçons spéculatifs historiquement attestés, le pentagramme est explicitement compris selon sa tradition grecque et pythagoricienne : Hygieia, santé et tranquillité conjointes du corps et de l’esprit.
Mais Moray ne se contente pas de reprendre le symbole antique. Il le christianise et lui donne une dimension éthique personnelle. Il poursuit :
« Je lui ai appliqué cinq autres lettres qui sont les initiales de cinq mots qui forment la somme de la religion chrétienne, et de la philosophie stoïcienne [...] et qui forment le doux mot Agapa [...] c’est-à-dire l’amour réciproque de Dieu et de l’homme. »
Les cinq mots grecs qu’il associe aux pointes sont Agapa, Gnôthi seauthon, Anecho, Pistis, Apecho: Aime, connais-toi toi-même, tolère, ait la foi, abstiens toi. Ils forment un véritable programme de discipline intérieure où christianisme et stoïcisme se rejoignent.
Le dernier terme, Ἀγάπα — Agapa, « aime », donne sa clef à l’ensemble : la connaissance et la maîtrise de soi culminent dans l’amour réciproque de Dieu et de l’homme.
Moray ajoute enfin une précision qui ne laisse aucun doute sur le caractère personnel et quasi héraldique du symbole :
« Au revers, s’il s’agissait d’un double sceau, j’inscrirais mon écusson dans une couronne, sous la forme d’une étoile solide s’élevant avec des crêtes depuis les pointes jusqu’au centre. »
La source est conservée dans les Kincardine Papers, f. 67r, propriété de l’Earl of Elgin ; dans le manuscrit original, les cinq mots sont écrits en grec.
Cette lettre de 1658 constitue probablement l’un des documents les plus importants pour comprendre la transition entre le pentagramme humaniste de la Renaissance et son usage dans les premiers milieux maçonniques. Elle établit directement une chaîne intellectuelle : les Grecs — Hygieia — harmonie du corps et de l’esprit — éthique stoïcienne — christianisme — marque personnelle d’un franc-maçon.
Il devient alors difficile de réduire l’étoile à un simple signe décoratif.
Deux siècles plus t**d, elle demeure présente dans une iconographie explicitement maçonnique. Dans l’église Saint-Fimbarrus de Fowey, en Cornouailles, un vitrail du XIXe siècle réunit les trois personnages fondamentaux de la légende du Temple : Hiram roi de Tyr, Hiram Abif, l’architecte, et Salomon, roi d’Israël, incarnation biblique de la sagesse et de la justice. Au-dessus de cette triade se trouve notamment le pentagramme.
La longue histoire du symbole prend ici tout son sens. Il avait été Hygieia chez les Pythagoriciens ; Reuchlin l’avait réintroduit dans la philosophie chrétienne de la Renaissance ; Johannes Soter l’avait explicitement appelé Symbolum Sanitatis ; Theodor Gras l’avait placé sous la main divine entre le poids et la mesure ; Robert Moray l’avait expliqué comme symbole de la santé et de la tranquillité du corps et de l’esprit, avant d’y inscrire son propre programme chrétien et stoïcien ; il finit par apparaître au-dessus des bâtisseurs du Temple dans une iconographie maçonnique pleinement constituée.
Il serait abusif de transformer cette succession documentaire en affirmation d’une transmission secrète et ininterrompue de Pythagore à la franc-maçonnerie. Les sources permettent cependant d’affirmer quelque chose de beaucoup plus intéressant : un même symbole traverse durablement un milieu intellectuel dans lequel la géométrie sert à penser l’ordre du cosmos, l’équilibre de l’homme et la construction morale de soi.
C’est probablement ainsi qu’il faut retrouver le sens profond de l’Hygieia pythagoricienne. La santé n’y est pas seulement celle du corps. Elle est l’état d’un être dont les différentes puissances sont justement ordonnées. Comme l’accord musical résulte de rapports harmonieux et comme l’édifice tient par le juste rapport de ses parties, l’homme devient « sain » lorsque ses facultés retrouvent leur proportion.
Le pentagramme peut ainsi être lu comme une très ancienne image de cette tâche :
𝗳𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗱𝗲 𝘀𝗼𝗶 𝘂𝗻 𝗼𝗿𝗱𝗿𝗲 𝗽𝗹𝘂𝘁ô𝘁 𝗾𝘂’𝘂𝗻 𝗰𝗵𝗮𝗼𝘀.
Et pour le bâtisseur, la formule pourrait être plus précise encore : construire en soi, par le nombre, le poids et la mesure, l’harmonie que l’on cherche à donner à l’édifice.
Pour en savoir plus
👉🏻 Mon livre : https://amzn.eu/d/0eO6U1Y9
👉🏻 L'étude de François Secret : https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1971_num_180_2_9760